L'eau, ce bien précieux que les maraîchers de La Fontaine apprennent à chérir autrement
Photo: maraîcher irrigation goutte-à-goutte légumes potager eau, via s3.vmix.com
Il y a quelque chose d'un peu ironique, peut-être, dans le fait que le marché de La Fontaine porte ce nom. Une fontaine, c'est l'image même de l'abondance, de l'eau qui coule sans compter, fraîche et généreuse. Mais les producteurs qui installent leurs étals chaque semaine savent mieux que quiconque que cette image appartient désormais à un autre temps. L'eau, aujourd'hui, se mérite. Elle se calcule, se recueille, se respecte.
Quand la sécheresse s'invite entre les rangs
Céline Marchand cultive des légumes-feuilles et des aromates sur une parcelle de deux hectares à une vingtaine de minutes du marché. Elle se souvient très bien de l'été 2022, celui qui a marqué les esprits et les sols. « On a perdu une partie de nos salades. Pas parce qu'on avait mal travaillé, mais parce que l'eau n'était tout simplement plus là. Les nappes étaient basses, les cours d'eau réduits à presque rien. On a dû faire des choix douloureux. »
Ce témoignage n'est pas isolé. Parmi les producteurs réguliers du marché de La Fontaine, rares sont ceux qui n'ont pas vécu au moins une saison difficile liée au manque d'eau ces cinq dernières années. Le changement climatique n'est plus une abstraction pour eux — c'est une réalité qui s'inscrit directement dans leurs rendements, leurs choix de cultures, et parfois leur survie économique.
Collecter, stocker, économiser : le nouveau vocabulaire du maraîcher
Face à ces défis, plusieurs producteurs du marché ont profondément revu leurs pratiques. Pascal Dufour, qui produit des cucurbitacées et des légumineuses, a investi il y a trois ans dans un système de récupération des eaux de pluie. Deux grandes cuves enterrées près de ses serres lui permettent de stocker jusqu'à 40 000 litres d'eau de pluie. « Au printemps, je remplis mes réserves. En été, je puise dedans. Ce n'est pas suffisant pour tout, mais ça réduit considérablement ma dépendance à l'eau de ville ou aux forages. »
D'autres ont opté pour le goutte-à-goutte, cette technique d'irrigation qui délivre l'eau directement au pied des plants, limitant l'évaporation et le gaspillage. Fatima Benali, productrice de tomates anciennes et de poivrons doux, a fait le calcul : depuis qu'elle a adopté le système, elle consomme environ 40 % d'eau en moins pour des rendements équivalents, voire supérieurs. « Les plantes reçoivent exactement ce dont elles ont besoin, ni plus ni moins. Elles ne sont pas stressées. Et ça se sent dans le goût, vraiment. »
Des savoirs anciens qui font leur retour
Mais la technologie n'est pas le seul levier. Plusieurs maraîchers de La Fontaine revisitent des pratiques beaucoup plus anciennes, transmises par des générations de paysans qui n'avaient, eux non plus, pas accès à l'eau en abondance.
Le paillage, par exemple, connaît un véritable renouveau. Couvrir le sol d'une couche de matière organique — paille, feuilles mortes, broyat de bois — permet de limiter l'évaporation et de maintenir l'humidité en profondeur bien plus longtemps. Chez Jérôme Aubert, maraîcher installé depuis quinze ans, les allées entre les rangs de légumes disparaissent sous une épaisse litière végétale. « Mon père trouvait ça bizarre au début. Il avait l'habitude de voir la terre nue, bien travaillée. Maintenant il reconnaît que le sol sous le paillis est vivant, souple, humide même en pleine canicule. »
La sélection variétale joue aussi un rôle crucial. Certaines variétés anciennes ou régionales, moins productives sur le papier, se révèlent bien plus résistantes au stress hydrique que les hybrides modernes. Des producteurs du marché travaillent en lien avec des associations de conservation des semences pour identifier et multiplier ces variétés robustes, moins gourmandes en eau.
Une solidarité qui s'organise
Ce qui frappe, en discutant avec les producteurs du marché de La Fontaine, c'est à quel point la question de l'eau est devenue un sujet collectif. On ne parle plus seulement de sa parcelle, de son forage, de sa cuve. On parle du bassin versant, des voisins en amont, des usages concurrents.
Un groupe informel de producteurs s'est constitué autour de cette problématique. Ils se retrouvent plusieurs fois par an pour partager leurs observations, leurs données de consommation, leurs expériences. Certains ont mis en place des tours d'eau coordonnés pour éviter de puiser tous en même temps dans les mêmes ressources. D'autres s'échangent des conseils techniques, des contacts de fournisseurs de matériel, des retours d'expérience sur telle ou telle variété.
« On est concurrents au marché, mais sur la question de l'eau, on est tous dans le même bateau », résume Pascal Dufour avec un sourire un peu las. « Si les nappes s'effondrent, on disparaît tous ensemble. Alors autant travailler ensemble pour éviter ça. »
Ce que l'eau dit de nous
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans la manière dont ces producteurs parlent de l'eau. Ce n'est jamais une simple ressource technique. C'est un lien avec le vivant, avec le territoire, avec les générations passées et à venir.
Céline Marchand le dit à sa façon, en regardant ses rangs de basilic frémir sous une légère brise de fin de matinée : « Quand je fais attention à l'eau, je fais attention à tout. À la vie du sol, aux insectes, à l'équilibre de ma parcelle. L'eau, c'est le fil conducteur. Si tu respectes l'eau, tu respectes tout le reste. »
Au marché de La Fontaine, derrière chaque étale colorée, derrière chaque légume proposé avec fierté, se cache cette vigilance discrète et quotidienne. Une attention à l'eau qui n'a rien d'austère — elle est au contraire le signe d'un amour profond pour ce métier, pour cette terre, et pour ceux qui viendront après.