Ces fontaines qui étanchent bien plus que la soif : le rapport secret des producteurs de La Fontaine à l'eau du quartier
Il y a des choses qu'on ne voit pas quand on vient faire ses courses un samedi matin. On regarde les étals, les couleurs des légumes, les sourires des vendeurs. On tend un billet, on repart avec son panier. Mais avant tout ça — bien avant — il y a eu un trajet. Une camionnette garée au bout d'une rue. Des caisses à décharger. Et souvent, à un moment ou à un autre, une halte devant une fontaine.
Le quartier de La Fontaine, ce n'est pas juste une adresse. C'est un territoire qui a été pensé autour de l'eau, façonné par elle, et qui continue, discrètement, d'en porter la mémoire dans ses rues et ses places.
Les Wallace, ces vieilles dames en fonte qu'on ne présente plus
Elles sont là depuis la fin du XIXe siècle, avec leurs quatre cariatides qui soutiennent le dôme, leur vert sombre caractéristique, leur filet d'eau qui coule en continu. Les fontaines Wallace — du nom du philanthrope britannique Richard Wallace qui en fit don à la Ville de Paris après la guerre de 1870 — sont devenues tellement familières qu'on finit par ne plus les voir.
Pourtant, demandez à Thierry, maraîcher installé au marché depuis une douzaine d'années, ce qu'elles représentent pour lui. Il sourit, pose sa caisse de poireaux et dit simplement : « C'est mon point de repère. Je passe toujours devant la même avant de me garer. Si elle est là, je suis dans le bon coin. »
Ce rapport presque affectif à ces fontaines, beaucoup de producteurs le partagent sans vraiment l'avoir formulé. Ce sont des balises dans la ville, des points fixes dans un quartier qui change — qui a beaucoup changé ces dernières années, d'ailleurs. Les commerces ouvrent et ferment, les façades se rénovent, mais les Wallace, elles, restent.
Un café, une fontaine, et les premières nouvelles du jour
La journée de marché commence bien plus tôt que ce que le client imagine. Dès cinq heures du matin parfois, les camionnettes arrivent, les producteurs s'installent, et une sorte de sociabilité très particulière se met en place — celle des gens qui partagent un espace avant que le monde ne soit vraiment réveillé.
C'est souvent près des fontaines que ça se passe. Pas toutes, bien sûr. Mais certaines sont devenues, sans que personne ne l'ait décidé, des points de convergence naturels. On s'y retrouve pour remplir un récipient, pour se rafraîchir les mains après avoir manipulé des caisses, pour souffler deux minutes. Et on parle.
« On échange des infos sur les récoltes, sur la météo de la semaine, sur les prix qui bougent, » raconte Isabelle, productrice de petits fruits rouges venue d'un village à une quarantaine de kilomètres de Paris. « C'est là qu'on apprend les vraies nouvelles, pas sur les réseaux. »
Cette oralité du marché — cette façon de transmettre l'information de bouche à oreille, en quelques phrases rapides avant que l'agitation du matin ne prenne le dessus — a quelque chose d'archaïque et de précieux à la fois. Les fontaines en sont le décor naturel, presque le prétexte.
Ce que l'eau raconte du territoire
Le quartier de La Fontaine ne s'appelle pas ainsi par hasard. L'eau a toujours été une ressource centrale dans cette partie de la ville, et les anciennes cartes du quartier montrent des sources, des lavoirs, des points d'eau qui ont structuré la vie locale bien avant que le réseau moderne ne rende tout ça invisible.
Pour les producteurs qui viennent de zones rurales, ce rapport à l'eau du territoire résonne d'une façon particulière. « Chez moi, l'eau c'est tout, » dit Marco, arboriculteur. « On pense à l'irrigation, à la pluie, à la sécheresse. Quand je viens ici et que je vois une fontaine qui coule librement, j'y pense quand même. C'est pas anodin. »
Cette conscience de l'eau comme ressource rare et précieuse, les producteurs du marché l'ont souvent chevillée au corps. Elle donne à leur rapport aux fontaines du quartier une dimension supplémentaire, plus politique presque — une façon de se rappeler que l'accès à l'eau potable gratuite dans l'espace public n'est pas une évidence universelle, même si ça en a l'air ici.
Les clients aussi ont leurs fontaines
Les habitués du marché ont leurs propres géographies. Il y a ceux qui arrivent par la rue du haut, ceux qui viennent du parc, ceux qui font toujours le même tour dans le même sens. Et certains ont leurs fontaines à eux — celles où ils s'arrêtent avec les enfants, où ils remplissent leur gourde avant de continuer le tour des étals.
Ces trajectoires parallèles — celle des producteurs et celle des clients — se croisent parfois de façon inattendue. Une maman qui remplit le gobelet de son enfant à une Wallace tombe sur le maraîcher qui y rince ses mains. Une conversation s'engage. Un conseil sur comment cuisiner le fenouil, une question sur la variété d'une tomate. Ce que le marché ne permet pas toujours — le temps long, la vraie discussion — la fontaine le rend possible, pour quelques minutes.
« J'ai eu des échanges extraordinaires comme ça, » confie Nadia, qui vend des fromages de chèvre. « Des gens qui me racontent leur enfance à la campagne, leur grand-mère qui faisait du fromage. C'est pas possible de dire ça en plein marché quand il y a la queue. Mais à la fontaine, oui. »
Garder vivante cette géographie de l'eau
Les fontaines Wallace sont entretenues par la Ville, et c'est une bonne chose. Mais leur entretien ne suffit pas à en préserver le sens. Ce qui les maintient en vie, vraiment, c'est l'usage qu'on en fait — les gestes quotidiens, les pauses improvisées, les conversations qui n'auraient pas eu lieu autrement.
Le marché de La Fontaine a, dans ce contexte, un rôle particulier à jouer. En ramenant régulièrement des dizaines de producteurs et des centaines de clients dans un périmètre restreint, il crée les conditions pour que ces fontaines continuent d'exister comme espaces de vie, et pas seulement comme monuments décoratifs.
C'est peut-être ça, au fond, le vrai lien entre le marché et les fontaines : l'un et l'autre sont des dispositifs pour faire se rencontrer des gens qui n'auraient aucune raison de se croiser autrement. Des espaces de hasard organisé, si l'on peut dire. Des endroits où la ville reprend un visage humain.
Alors la prochaine fois que vous passez devant une fontaine Wallace en allant au marché, prenez trente secondes. Regardez-la vraiment. Et si un producteur s'y arrête en même temps que vous, engagez la conversation. Il y a de fortes chances qu'il ait quelque chose d'intéressant à vous dire — sur ses tomates, sur la sécheresse de l'été, ou simplement sur ce quartier qu'il connaît, lui aussi, à sa façon.